09 mai 2026
Rue des Poissonniers, intemporalité
À la fin de l'hiver, nous remontions la rue des Poissonniers en hâte, pour un rendez-vous, quand à l'angle de la rue Dejean, j'ai reçu une bourrade suivie d'exclamations enthousiastes. C'était C., une vendeuse disparue de Château-rouge depuis des années (amendes pour vente à la sauvette, trahisons de sœurs de misère, exil au pays après enfermement administratif, retour). Passé la surprise, nous nous sommes embrassées et promis de nous revoir, le rendez-vous prévalant. Cette rencontre m'a renvoyée des années en arrière, quand on était deux à dessiner des quidams, assis sur des pas de porte. Esquisser les commerces licites et illicites, les différentes victuailles. Ce fut une des périodes les plus belles pour moi et aussi la plus déchirante. Tant de choses sont arrivées depuis : Marcel a fait un AVC assez grave, son restaurant a fermé. Manu n'a pas résisté au covid alors qu'avaient été célébrés ses quatre-vingt ans, qui furent musicalement exceptionnels. Rue de Panama, le principal commerce de mintoumbas est désormais géré par des Pakistanais, depuis le décès du patron bamiléké, lui aussi emporté par l'épidémie. Beaucoup de gens ont été décimés précocement, suite au concert de Fally Ipupa, cette année-là. Le Bachelor a mis les bouts, mais des sapeurs travaillent encore leur diatance sur le macadam non loin.
Rien n'a finalement changé, en dépit d'efforts de la mairie pour diversifier les commerces. Je remonte la rue des Poissonniers souvent, assez invisible. Je m'arrête à la devanture des commerces de pagnes : quelle sera la couleur à la mode cet été ? Parfois, j'achète des safous ou des gombos. Le plus souvent, rien. Je passe juste dans cette artère, qui permet d'éviter la verticalité des escaliers de Montmartre, ou l'électricité du trafic de Barbès. Bébés dans des poussettes, Tatas tirant leurs caddies pleins, hommes pressés partant de là avec trois brassées d'herbes à cuisiner, des plantains et des grains d'arachide contenus dans une bouteille de whisky... En passant par le jardin animé près de l'église Saint-Bernard, j'ai toujours très envie de photographier les joueurs de dames. Parfois, l'on titube, du désespoir plein la trompette (comme dit Perret), et ça pince le cœur, d'assister à ce chaloupé. Un peu plus bas, Je vais m'appuyer contre un mur, où j'écoute un maître de chant guidant sa chorale. Langue inconnue, Dieu invoqué. J'enregistre des fragments de répétition et peste ensuite contre Blogger de n'avoir pas les outils pour les partager ici.
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