20 juin 2026
Un petit coupon de tissu
Je pense souvent aux cotonnades, aux popelines que portaient des vieilles femmes autrefois. Il m'est arrivé d'en trouver un coupon à Emmaüs, mais à quoi bon acheter cette toile constellée de petits motifs ? Non, je préfère garder en mémoire les tabliers d'Albertine et de Nathalie, deux tantes de mon père, qui se partageaient une longère du Haut Poitou. Deux paysannes octogénaires en 1974, deux veuves de caractère, souvent en conflit. La vie domestique d'Albertine se concentrait dans une seule pièce : par la porte ouverte, on voyait son monde résumé à un lit (édredon rouge, draps lourds, seau hygiénique), une armoire de pays, une cuisinière et une cheminée. Un évier, une table, quatre chaises. Nathalie avait sans doute la même configuration spatiale. Ces frangines fabriquaient leur fromage dans des conditions sanitaires antiques mais jugées normales pour l'époque. Jeune enfant, je concentrais mon attention sur Nathalie, géniale revêche, explosive à souhait. Son petit chignon serré comme un reste de pelote de laine. Des verrues constellaient sa peau cireuse. Puis Albertine, assez ressemblante, dont le duvet sauvage me fascinait autant que l'appétence pour une bûche de Noël trop alcoolisée. Ma grand-mère (leur sœur de la ville), à côté, me semblait douce, poudrée (fabuleux parfum de framboise et de violette), les cheveux rassemblés dans un chignon plus flou. Elle ne portait pas ces blouses de fermière dont ma mémoire quête les motifs, dans le métro, entre Caulaincourt et Saint-Georges, tandis que mon éventail fatigue, fatigue.
Sur un vieux film, je retrouve Emma, une tante de ma mère, qui, en 1980, portait elle aussi encore ces blouses aujourd'hui disparues.
A l'époque, elle avait une petite soixantaine d'années.
On voit par là que Véronique et Davina, les bains de siège de Rika Zaraï, les révoltes d'Anne Gaillard, l'émancipation radiophonique des auditrices de Ménie Grégoire, entre autres, ont amélioré la vie de celles qui donnaient tout crédit à Madame Soleil, avant de couper le poste pour aller traire les biquettes.
14 juin 2026
Autochromes d'Albert Kahn, ruralité de Madeleine de Sinéty
Au musée Albert-Kahn, je n'étais pas revenue depuis longtemps. Ce matin, le temps était parfait pour redécouvrir ses différents jardins, apprécier les travaux qui l'ont agrandi. Ce lieu est un de ceux que je préfère et je pense y retourner à chaque saison. Rien que pour m'émerveiller des autochromes réalisés par l'équipe du mécène, de par le monde. Sur ce coup, je me suis focalisée sur des portraits de filles ou de femmes, particulièrement vivants.
On peut parcourir ces milliers de photos avec boulimie, ou s'arrêter sur un portrait qui nous touche plus qu'un autre.
Repenser au cours sur les prémices de la photographie. L'invention par Louis Lumière de l'autochrome, dont l'émulsion se fait avec des microparticules de fécule de pomme de terre, colorées diversement, mêlées à une noir de fumée, le tout posé sur plaque de verre.
Après le Kodachrome viendra, puis l'Agfachrome... Mais la fécule de pomme de terre, c'est magique.
Parfois, il y a des accidents, libérant des couleurs pareilles à une flaque de gas-oil.
Et puis des visages s'imposent à nouveau, contemporains
ou étranges, un peu inquiétants.Attentifs, ravissants.
Le reste de la journée s'est égrainé en une sieste monstre, à l'ombre des parasols. Le repassage a été négligé car passait à la télé un documentaire fabuleux sur l'oeuvre de Madeleine de Sinéty. Un seul conseil : le regarder, France Télévisions, Replay.
Dernière rencontre du jour : ce chaton aux yeux pareils à des grains de fruit de la passion.
09 juin 2026
Un processus un peu bizarre
Entre 2019 et 2023, j'ai surtout photographié des documents d'archives. Des liasses des Archives Nationales, des pelures de rapports de gendarmerie à la Défense, des dossiers des Brigades spéciales aux archives de la Police. Les photos d'époque ont été rares, et tomber dessus m'a toujours fait de l'effet. Un visage ne s'oublie pas, il a été passionnant de croiser les sources, d'identifier sur des photos de groupes les personnes présentes. Constance D, de Bagnolet, par exemple, née le 25 septembre 1904, dont je sais, par une lettre, que ses doigts étaient déformés par trop de tricot, et qui apparaît soudain, ainsi immortalisée, vêtue d'un chandail tricoté habilement. Mon intérêt m'a amenée à dessiner le plus grand nombre de ces figures à l'encre, la loupe toute proche de l'image d'origine. C'était un processus un peu bizarre, inconscient, cette réanimation.
Il faut admettre la tache d'encre qui cache ce que l'on recherche éperdument, parfois désespérément, le fragment de papier déchiré, la phrase trop lapidaire d'un rapport militaire, le classement vertical qui empêche de voir le visage, de saisir l'info capitale.
La parution de mon travail générera je l'espère quelques nouvelles pistes.
Musiques écoutées : Le Temps de l'amour, Françoise Hardy - Down In Mexico, The Coasters
05 juin 2026
Souvenir au vinaigre
Quand je fais une omelette aux asperges vertes, je l'accompagne d'une laitue rouge très vinaigrée. Quand je fais ce plat, je me retrouve dans une cuisine disparue, et très simple. On y voit un placard, un frigo, une pendule, un buffet sans passé, une cuisinière ancienne, une récente. Un évier. Derrière la porte, une machine à coudre surchargée de toutes sortes de choses. La fenêtre s'ouvre en trois battants. Les murs de la pièce sont bleu ciel. La table accueille six personnes, parfois neuf. Sa nappe de tous les jours est un peu collante. Rayée de coups de lame. Sous sa jupe, on extrait un tiroir rempli de tubes de comprimés, de fioles diverses, tous vides.
Quand je fais cette omelette aux asperges vertes, le frigo fait son bruit de fond électrique, le tic-tac de la pendule s'y greffe. Et le bruit du placard que l'on ouvre, que l'on referme. Je retrouve même le son de la pédale actionnant l'ouverture de la poubelle, son odeur comme celle des fonds d'écumoire entassés sur les étagères. Je suis assise sur le rebord de la fenêtre, je regarde dehors. Soir de juillet, tout début de vie. La terre est tiède, les géraniums assoiffés attendent l'heure des vers luisants. Des martinets hauts dans le ciel, la voix de mes proches. Rires.
Quand je prépare une omelette aux asperges vertes, je l'accompagne d'une laitue rouge très vinaigrée. Très forte, vraiment, c'est du moins ce que je vise. Et en ajoutant un rien de sel, je remercie alors mes aînés de m'avoir fait aimer tôt la force du vinaigre, le crispé des feuilles de laitue rouge, le parfum vert des asperges adouci par l'omelette baveuse.
Après une journée de travail épuisante, vraiment épuisante, je ne trouve rien de plus doux ce soir que de convoquer ce souvenir au vinaigre.
01 juin 2026
L'orange du henné
En 2000, sur la route de l'école, alors que nous étions tout juste arrivés dans l'ancienne ville, j'ai fait la connaissance d'une dame déjà âgée, qui gardait des bébés. Elle m'avait parlé dès qu'elle m'avait vue nantie d'un fixateur externe et de deux enfants de moins de cinq ans accrochés à mes béquilles. Tout de suite, un fil nous avait reliées. J'aimais son bon visage, sa chevelure blanche colorée au henné, voilée d'un foulard chamarré. Nous nous sommes croisées et saluées ainsi des années, le temps de la maternelle, de la primaire, pour trois générations. Un jour, elle m'a dit : "Je ne garde plus d'enfants, non, ça me fait trop de peine, je les aime comme les miens, et après, ils partent, non, ça me fait trop mal". Plusieurs années sont passées, et un jour, je l'ai revue, elle s'est accrochée vivement à mon bras et a déversé son chagrin : son plus jeune fils venait de périr dans un accident de voiture. La situation était poignante, on en souffrait l'insoutenable réalité. Du temps est encore passé, et il m'est arrivé de voir ma dame errer dans les allées du petit supermarché de quartier, passer tout près de moi sans me voir. Et puis, peu avant le déménagement, elle est réapparue. Elle m'a regardée, m'a reconnue, s'est exclamée, tout heureuse de me revoir. Embrassade. Elle a demandé comment allaient les enfants. "Oh vous savez, maintenant, ce sont des vieux". Ça l'a amusée, puis son rire s'est étouffé sous le poids d'une pensée. Nous nous sommes alors quittées simplement, d'un signe amical, comme si nous allions nous revoir.
J'ai connu à mon ancienne adresse des gens de toute sorte, dont certains devinrent des amis. Il y a eu plein de visages photographiés mentalement ou réellement, croisés sur le chemin de la gare, au supermarché, dans la salle d'attente du médecin, à l'école ou au lycée, dans la piscine ou à une expo, au marché... Mais il me reste au final, le souvenir ému de cette dame kabyle.
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