27 avril 2026

Où sont mes lunettes de cinéma ?

Hier matin, j'ai laissé tomber un sac plein dans une benne de recyclage textile. Il y avait dans ce lot un vieux duffle-coat. Il était proposé en deux coloris, autrefois, là où je l'avais trouvé : vert et rouge. Le choix fut facile. Avant de m'en séparer, hier, comme dans un ultime sursaut, j'ai songé qu'il m'allait encore. Il était élimé aux manches, certes. La doublure de satin frôlait la déchirure, mais seulement sur une couture. Pour le reste, son drap n'avait pas bougé. Sa forme restait parfaite pour contrer l'hiver sans grelotter. Pourtant, je l'ai roulé dans un sac plastique. Sans vérifier le contenu des poches, ni attarder mes mains dans son étoffe. J'ai juste pesé la place qu'il prenait dans la penderie au regard de l'usage que j'en avais. D'un trait sec, j'ai tiré sur le nom tissé qui le rattachait à mon histoire. Ce prénom, ce nom n'apporteraient rien à qui le trierait. A qui en pèserait la valeur et en déciderait la finalité. Autrefois j'ai reçu un carnet rouge. Qui me l'a donné avait le même en vert. Je sais ce que j'ai écrit dans mon carnet. J'ignore ce qu'est devenu le carnet vert, s'il a été rempli de mots. Dans mon portefeuille, j'ai glissé le nom tissé, qui raconte mes jeunes années. Puisque ce lieu est celui d'un journal photographique, et que je n'ai aucune photo à montrer, je vais évoquer une de celles que je n'ai pas prises, et qui pourtant me revient souvent en tête. Un gros bouquet de muguet vert est photographié en plan très serré, 6x6, sur un fond anthracite. L'image est forte : d'une part, le muguet est magnifique, ses fleurs à peine épanouies surgissent de l'arrière-plan. D'autre part, cet arrière-plan est un tissu synthétique, comme détrempé par la pluie, glacée. J'y pense : il y a quelque part ici des lunettes à verres rouge et vert, qui permettent de voir des nanars en relief.

20 avril 2026

Trois minutes dans un jour

Ces matins, je passe par une rue longue, très ensoleillée. Ma silhouette m'y devance et s'y étire pleinement. Combien je m'amusais de cette ombre portée enfant, de ce corps déformé au sol, de la silmultanéité de mes gestes par terre, sur un muret, qu'importe. Tout au long de cette longue rue, le jeu reprend ; mon regard est aussi attiré par les gens croisés, embellis par la lumière directe. Kodachrome. Les rouges sont intenses, les blancs, éclatants. Je ferais sans doute mieux de veiller à ce qui peut surgir à droite, à gauche, exclusivement. Mais je ne puis résister à suivre l'ombre au sol comme à me faire des photos (comme on se fait des films). C'est pas mal fichu, une cervelle, tout de même, à pouvoir jouer le pilote automatique tout en s'étonnant de l'étirement d'une ombre, de la photogénie des passants. Mais voilà déjà la place bordée d'arbres, et l'ombre généralisée. Des voitures sortent de tout côté : fin du game.
Le soleil dans le dos, ça vous fait des échasses fabuleuses... pareilles à celles des Parisiennes de Kiraz, ces lianes stylées sexy dont les compagnons tout aussi longilignes avaient l'air idiot. J'ai dû lire ça dans Jours de France autrefois. Papier glacé froissé, salle d'attente, odeur de clou de girofle mêlée de tabac. Les couleurs des dessins étaient fines, tout en camaïeux. Leur humour m'échappait, comme celui des vieilles dames de Jacques Faizant, austères. Aujourd'hui, la férocité de ces dernières me plaît bien. Côté musiques, j'aime bien ça.

19 avril 2026

La nature des jours

J'aime les feuilles de marronnier. Aux Tuileries, elles sont parfaites.
L'anis du jardin ! je pensais avoir tout défriché à l'automne, mais les graines m'avaient devancée... Alors des bouquets.
Le matin, je vais ébouriffer la menthe, juste pour le plaisir d'en avoir les mains odorantes. C'est ainsi que commencent les meilleurs jours.
Dans la rue, j'ai vu un Henri Rivière (lithographie de Montmartre et de religieuses) en vente, et tout près, une photo de Doisneau. L'accordéoniste a inspiré Emir Kusturica, qui la fait réapparaître dans Arizona Dream.
Hier, nous avons adoré Black Dog, dont l'action se passe en marge du désert de Gobi. Le reste du temps, ce sont des essais de virage au thé, et c'est pas facile, je n'arrive pas à produire des résultats homogènes. Ça ne va pas du tout.
Autant perdre son regard dans ce ciel de feuilles, comme un kaléidoscope monochrome, aux oscillations sans hasard.

13 avril 2026

Lee Miller, lis Miller

L'expo consacrée à Lee Miller photographe comprend au moins cinq espaces, il faut bien compter plus d'une heure quinze minimum pour en faire le tour.
J'en suis sortie éblouie : les cadrages, la lumière, très maîtrisée.
L'étendue des sujets couverts.
Tout ce qu'elle a photographié de l'effondrement des villes durant la Seconde Guerre mondiale m'a scotchée : c'est de loin ma préférence. Je n'ai pas photographié l'expression d'effroi des visiteurs découvrant son travail à Dachau, puis chez Hitler. Pourtant ça aurait fait un beau portrait de groupe. De Lee Miller, je connaissais la beauté diaphane et les poses de garçonne. Non le sourire. J'ai découvert son inventivité, ses gravures de mode campées sur les gravats londoniens de 1941. Un visage à moitié dans l'ombre, révèle le chic d'un bibi, mais l'inquiétude.
Man Ray, Dora Maar, Nusch Eluard, Picasso... ils sont là, tout comme l'humour, auquel recourt Lee Miller quand elle immortalise Penrose, le visage ceint d'un foulard : le pauvre a les oreillons.
Des procédés photographiques sont expérimentés, sublimes : deux solarisations, des surimpressions aussi, dans la période la plus surréaliste de l'artiste, aux côtés de Man Ray.
Et ce n'est pas facile, de solariser ! Ce profil de Man Ray :
On sort du musée d'art moderne quelque peu ivre, admiratif. Entre nous, j'ai bien gobé des yeux le Rolleiflex de Lee Miller, tout nu dans sa vitrine. Je rêve d'un tel appareil depuis longtemps. Il me semble qu'avec pareil bijou, je multiplierais les images argentiques au détail fin, aux lumières soignées et que ce serait génial de se ruiner en film 120, de courir les rues avec Rollei, et le monde même (Athènes n'importe quand, Genève l'été, Naples en février, Ré hors saison, Eze par hasard...). Un peu comme quand je rêvais à douze ans d'avoir des rollers. Il me semblait que je roulerais sur les routes sans fin, infatigable, gracieuse, souple. Je n'en ai jamais porté, de rollers, mais me reste intact le souvenir de ce désir immense. La page du catalogue des Trois Suisses où on pouvait les admirer, nantis d'un éclaté jaune avec écrit dedans "150 francs".
On est le 13 avril, cela fait un mois que j'étais préoccupée. Un petit bout de moi était parti dans un laboratoire d'analyse à des centaines de kilomètres. La biopsie ne révèle rien d'anormal, je suis donc normalement en forme, pour mon âge, étant donné ma vie, ce qui fait battre mon cœur, ce qu'il écoute et regarde ou attend. De fait, je vais relire quelques pages d'Henry Miller, dont la jovialité m'enchante ( ce soir, Le Colosse de Maroussi).

11 avril 2026

La vie matcha

Un appareil photo pendu au cou, et zou, me voici dehors, sur le vélo, à rejoindre le premier métro. Je croise sur le chemin la minette du quartier, une jolie tricolore pas snob.
Le crachin ne tarde pas, je revois mes projets, frissonne sous le cuir, baisse la visière de la casquette. Et me voilà quartier Saint-Anne, partie quérir deux thés matchas et un bubble-tea fraise. Dans le métro, je prends en photo une Chinoise en pleine conversation téléphonique. Un homme me toise d'un air soupçonneux, mon sourire ne tempère nullement sa sévérité. Je remonte à la surface du monde, enfourche mon vélo et file à toute allure jusqu'à la maison. Dix minutes plus tard, c'est bubble tea party.
Mes plantations se développent correctement. Les graines de mauve éparpillées dans le déménagement prennent. Les jacarandas athéniens ont l'air de vouloir continuer l'aventure. Dehors, la ville s'attendrit, tout verdit.
Pour la photo, on n'y est pas. C'est un samedi sans. Je dessine, comme on a soif. J'ai vu le documentaire consacré au prince ghanéen de Klimt il y a deux jours. Mon inconscient le reprend dans ce dessin de rien, car j'ai esquissé sans y penser des pousses de mauve en arrière-plan (procédé de Klimt). Le reste n'est qu'un de ces portraits faits rapido, en chantonnant Sanson.

10 avril 2026

Fabriquer son sténopé

J'avais la crève, c'était un jour terrible. Je m'étais traînée au travail, où je n'avais rien fait d'intéressant, sauf acte de présence comateux, gênée d'offrir pareille inertie. Je ne rêvais que de m'allonger, de zapper le déjeuner et de dormir. Je suis revenue chez moi sous un soleil brave, sans répondre à la serinette naïve de Godefroy le perroquet. La table était mise, tu avais concocté un petit repas. Une lampée de jus de gingembre pur m'a ouvert les quinquets vingt bonnes minutes : je respirais mieux. Alors, j'ai été m'allonger sur le canapé dehors, masquant mes yeux du bras. Je souffrais tant des globes oculaires, je me sentais incapable de ressortir plus tard, pour fabriquer des sténopés. Pourtant, j'avais dégoté sur Le Bon coin une dizaine de boîtes de thé de collection, toutes plus belles les unes que les autres, et tout le matériel était regroupé dans un sac.
Il fallait les apporter à mes amis photographes, le soir. Même si j'étais passablement off. Le soir est venu, et moi aussi, au cours. Nous avons bricolé joyeusement, ça faisait atelier maternelles, mais bon, c'était chouette. On éprouvait notre aisance manuelle différemment, il y a eu des surprises. Notre prof nous a ensuite photographiés avec trois de nos sténopés. Rester stoïques deux minutes : impossible ! Quelques fous-rires incompressibles ont flouté les coupables.
Pour un sténopé : prévoir une boîte de thé de chez Nature et découvertes de 100 g. En peindre l'intérieur de noir, couvercle inclus. Forer son métal en son milieu, avec une perceuse à bijoux, de la mèche la plus fine. Poser un aimant dessus, il servira d'obturateur. Caler à l'intérieur de la boîte deux pailles en carton de Lidl, par exemple, peintes en noir, les caler donc dans les angles, afin qu'elles retiennent le film 4x5 inches qui y sera posé. Voilà, la crève insiste, elle m'éreinte, mais j'ai commandé des films 4x5. Je sais que je vais avoir envie d'une chambre photographique, si la suite se passe assez bien; Sinon, une tarte aux tomates embaume, parsemée de thym, de parmesan. Je compte sur elle pour aller parfaitement mieux, donc bien, bientôt.

05 avril 2026

Photo de reportage

La photo de reportage n'est pas chose facile. Cependant, dans la liesse d'une foule ou dans sa force, les gens se laissent photographier, ce qui permet d'accomplir la moitié du chemin. Récemment, j'ai pris des photos à Saint-Denis, suite à l'invitation du maire à un rassemblement anti-raciste devant l'hôtel de ville.
C'était une foule sage, attentive. Les services d'ordre étaient discrets. J'ai pris des plans serrés.
Rien à voir avec la manifestation à République de juin 2020, contre les violences policières. La clameur du peuple y était impressionnante et on ne pouvait qu'être traversé par le frisson.
Mais je crois avoir également été impressionnée par l'avenue de l'Opéra, durant les mouvements des Gilets jaunes.
La rue était très particulière. Plus tard, ma première sortie dans Paris au temps du Covid, c'était encore à cet endroit, il n'y avait pas un chat, et combien de rideaux baissés. Ici les chaises du Luxembourg, stockées durant l'épidémie.
Il y a des rues en fête, aussi :
J'aime bien les rues en fête !
Et vous, monsieur ?

03 avril 2026

Tottori, la Seine et l'Attique

Le prof nous a parlé de la vie de Shoji Ueda, photographe japonais de Tottori. De son humour, de son humilité. Des dunes de son pays, son studio de prédilection. Puis il nous a montré ses photos. Je connaissais déjà Ueda, un ami m'ayant présenté son travail autrefois. Le prof a conclu son focus par un portrait qu'il avait fait de lui, à Arles, en marge des lieux d'exposition, des honneurs. J'aime notre prof, il est toujours très calme, patient. Et il a la dent dure, au point de couper les pattes parfois de la plus zélée de ses étudiants. Le portrait de Ueda est plutôt sympa. Maintenant, le prof a dit : Essayez de faire une photo à la Shoji Ueda. Mais une telle photo ne saurait se faire comme ça, d'un claquement de doigts. Donc j'ai cherché dans mes fichiers ce qui flirterait avec l'œuvre du maître japonais.
On verra bien ce qu'en dit le prof (en général ça se passe plutôt bien).
Ces deux images se ressemblent, dans leurs lignes. C'est un hasard. Elles ont été prises à quinze jours d'écart, à des kilomètres l'une de l'autre. Pour la première, il faisait anormalement doux pour un mois de février, je marchais dans Paris et j'étais encore en forme au moment du déclic. Pour la seconde, nous marchions depuis longtemps dans l'Attique. Des vendeurs faisaient griller du maïs et des marrons chauds à l'ombre. Des familles se baignaient, des gens pêchaient ou simplement s'étaient allongés au soleil du dimanche. C'était un 8 mars et j'avais quelques préoccupations. La mer les a recouvertes le temps de cette promenade.