Affichage des articles dont le libellé est La Graine ; Jacqueline Manicom ; sténopé. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La Graine ; Jacqueline Manicom ; sténopé. Afficher tous les articles
29 mars 2026
Sans calcul, les femmes et leur corps
Il y a tant de choses à écrire ici que je n'écris pas. D'abord, je ne vous connais pas. Peu d'entre vous me connaissent en retour. Alors, pourquoi irais-je vraiment exprimer ce qui se passe réellement et ce qui me ronge ? Les statistiques de Blogger schématisent un panel de lecteurs-regardeurs qui me semble des plus improbables. Que faire ? Vous demander qui vous êtes réellement : Tirez la langue, lecteurs-regardeurs et dites Aaaah !, vous qui semblez apprécier mes fantaisies sans jamais vous fendre d'un commentaire. Dois-je caparaçonner chaque image publiée d'un filigrane imperceptible en plus de métadonnées soignées, la doter d'une goutte de Nightshade ou recourir à Glaze pour que les entraîneurs d'IA n'y comprennent plus rien, à chaque larcin ? Je ne sais pas. Je me sens bien en dehors de ce monde virtuel. Ça ne me ressemble pas, je n'ai jamais rien calculé.
Je lis actuellement la reparution d'un classique féministe : La Graine, de Jacqueline Manicom. Sage-femme dans les années 1970, l'auteure adhère au MLF, crée le premier planning familial guadeloupéen et témoigne au procès de Bobigny aux côtés de Gisèle Halimi, apportant des détails d'une efficacité glaçante sur les suite des avortements clandestins. Elle raconte dans ce texte son métier, sa condition de blouse rose, sa situation d'Antillaise dans l'organisation de la clinique Sainte-Cécile. La réalité des vies des femmes, trop souvent soumises aux diktats d'un mari ou d'un médecin de famille (hostiles à tout type de contraception). Le corps des femmes est ainsi décrit, dans sa vulnérabilité, traversé, purement procréateur. Des milliers de vies toutes tracées, des corps abusés politiquement (c'est mon ressenti). Le chef de la clinique ne raisonne qu'en termes de statistiques. Egalement chaque métier est raconté : les trois Antillais chargés du ménage (récurer les plinthes, serpiller les sols, servir les petits déjeuners et faire les quarante chambres des patientes en une matinée, qu'attendre d'autre d'une femme inculte envoyée par le BUMIDOM ?). Il y a aussi de l'ironie bien sentie dans ces pages, notamment dans le portrait d'un interne "enceinte-d'une-agrégation" qu'il ne décrochera jamais. La fatigue et l'usure, le découragement : après avoir enchaîné neuf accouchements dans une nuit, être totalement compétente et pourtant non autorisée à utiliser les forceps, quand l'interne est incapable de les manier lui-même. En lisant ce texte, je repense aux sage-femmes de ma vie, au schéma organisationnel d'une clinique privée comparable passé l'an 2000, à Sainte-Cécile.
Extrait : "Chambre numéro 1-2 : tout va bien. Mme Ben Abdallah est arabe, elle a vingt-trois ans, elle est mère de cinq enfants. Mme Leconte, sa voisine, est française, elle a vingt-cinq ans, et elle a accouché il y a deux jours de son premier. C'est l'heure de la tétée et la femme arabe a coincé son petit entre ses cuisses pour lui donner un sein devenu si long et si volumineux que le nourrisson ne peut y accéder qu'installé à bonne distance de la place habituelle. Mme Leconte, blonde, décolorée, sympathique et joliment fardée, n'allaite pas ce premier bébé. Aussi le petit Français tire, lui, vigoureusement, sur une tétine en caoutchouc."
Une pellicule de sténopé est en attente de développement, sinon. Tout cela parle de naissance, finalement. Est-ce après cela que je cours, en photographiant toujours ?
Inscription à :
Articles (Atom)
