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15 mars 2026

Bande-son d'une vie (Apache, version Al Caiola)

Il est des musiques pareilles aux rencontres majeures : elles vous tombent dessus sans prévenir, vous semblent évidentes, incontournables. Et même quand le morceau est fini, on l'a pour toujours dans la peau. Ça ne meurt pas. Ainsi, Wanna Be a Baller de Doc Loc and The Swangers. La petite vidéo de l'enregistrement me plaît toujours autant, malgré bien une centaine de visionnages. C'est tout bonnement inusable. A Soapbox Opera, de Supertramp me bouleverse en ce moment, quelque chose dans la mélodie, un truc indéfinissable, qui peut-être m'aurait laissée indifférente il y a quelque temps. Et dans deux mois, deux ans, allez savoir, cet air surgira à la radio ou ailleurs, et ma mémoire restituera la coloration de ce début 2026 : ce jour de mars, son soleil pris dans un voile mauritanien.
Chez Cabrel, je reste absolument addict de l'album Hors-saison, un de ses plus inspirés, de ses plus mélancoliques aussi. Des années d'écoute. Les musiques de films de François de Roubaix me font perdre dix lustres et je ressens l'aura paternelle si douce. La légèreté de mes sandales de daim rose pâle quand je dévalais les escaliers. Le croustillant des Granola, quand je les avalais l'hiver. Leur chocolat fondant dangereusement l'été, les agglomérant. La force de remémoration de la musique est fabuleuse. Je l'entretiens en toute inconscience, naturellement, car mes rêves nocturnes sont animés d'une bande-son de la musique captée dans la journée. Sur une célèbre plateforme musicale, j'aligne ainsi les playlists cumulant des jours et des nuits d'écoute. Zombie des Cranberries à l'instant, pour quel scénario la nuit prochaine ? J'ai hâte ! Playlists : l'une d'entre elles rassemble des musiques ayant marqué mon enfance (avec force musiques indiennes), une autre s'appelle "mon coeur bat", car j'avais besoin d'un surcroît de pulsations à sa création. Une autre est nommée "En attendant D" : elle regroupe des musiques rassemblées comme autant de pattes de lapin lorsque D passait un oral décisif. Ce garçon a la pépie du mélomane, il remplit d'ailleurs régulièrement une escarcelle dédiée de tout ce qui lui a tapé dans l'oreille. Nous y piochons à l'envi. Via D est arrivé Wanna Be a Baller. La musique est ainsi aussi présente chez moi que le sont les livres, mes anxyolitiques (autrefois, on s'est même amusés à faire de la livromancie, prenant un ouvrage au hasard, pour en extraire un passage dont la prophétie était troublante). Les musiques donc emplissent l'espace, en débordent même. Que serait la vie sans ces poches musicales personnelles, sans ces captures d'écran de notre passé ?
Depuis des années, nous recourons à une arène de jeux à la feutrine vert anglais + deux dés aux irisations fines, piochés au hasard dans une bourse de velours remplie d'autres dés, chaque semaine. Chacun les jette, et selon une règle du jeu très détaillée - un peu vacharde, ce ne serait pas drôle sinon - l'un de nous peut choisir une musique. Prendre le tour de quelqu'un, être privé de choix durant cinq tours, être omnipuissant (car on a fait un double six) et jouer plusieurs fois d'affilée. Cette institution ludique nous a permis d'échanger entre nous bien des mélodies de nos discographies respectives. V passe souvent Forever Young d'Alphaville, qui était un tube quand j'avais son âge. Chaque écoute me grise et me tort à la fois le cœur.