Houmous, tteokbokki, café décaféiné, bubble teas : telle était notre feuille de route initiale. À cela s'ajoutait une zlabia, si nous en trouvions une qui nous semble merveilleuse. Le soleil inondait la ville. Rue Hermel, nous avons pris notre barquette hebdomadaire de houmous, si délicieux quand on le tartine sur du pain grillé. De là, nous avons bifurqué vers Lariboisière et avons rejoint la rue Louis Blanc. Le petit fleuriste indien vendait ses guirlandes de soucis jaunes, de soucis orange. J'ai pensé au mollah Ali Kameinei, à sa ressemblance avec mon père, car je préférais en sourire. Les restaurants indiens accueillaient encore du monde, pour autant, pas de photo. Nous sommes ensuite passés place du Colonel Fabien, puis avons marché jusqu'à Paris Store. En chemin, des prostituées chinoises sur la voie centrale. Au supermarché, nous avons trouvé les tteokbokki* ensachés par lots, conservables dans un placard. Rue Faubourg du Temple, nous avions le soleil en pleine face. Première image, constat exaspérant : les femmes, dévolues au ménage ; aux hommes les boxers.

De là, à République, nous avons trouvé des shiitakés** et quelques autres légumes. Plein les pattes. Auxiliaire, métro : départ de la ligne 3 jusqu'à Caumartin. Un musicien interprétait brillamment un air que j'ai attribué par erreur à Prince. Il résonne en moi, pas cap de l'identifier.
Comptoirs Richard Lafayette : la vendeuse a les avant-bras tatoués de feuillages de caféier. En la quittant, je t'ai évoqué notre Dubaïote. Sur Whatsapp à 14h00,je lui avais fait part de mon inquiétude, le jeune homme avait trouvé les mots, comme toujours. Ma pensée trois heures plus tard : Ces dingues sont capables de viser la Palme de Jumeirah, tellement emblématique des EAU. Comme ton fils, tu m'as rassurée.
Aux bubble teas, la jeunesse, par petits groupes. Dégustations. Je t'ai dit : On est vraiment les seuls vieux à venir ici ! Tu t'es marré, nous sommes repartis avec nos trois thés.
Dans le métro du retour, j'ai songé à ce bâtiment comme en accordéon, bien beau, du côté du Faubourg du Temple :
Nous avons vite appris que la Palme avait été atteinte. Contacté, notre fils nous a aussitôt envoyé une vidéo de son environnement : paisible.
Ce matin, sur la 14, un jeune homme finissait sa nuit : il exhalait le vin blanc. Le parfum des jacinthes blanches de son bouquet ne surpassait pas cette odeur déplaisante. Je me suis demandée comment lui et son bouquet allaient être accueillis.

Depuis, je suis rivée aux infos du Moyen Orient. De la terrasse, je regarde s'effilocher les nuages, poussés par le vent. Les enfants grandissent et s'en vont, de par le monde. C'est chose normale. Et celui-là n'est vraiment pas ordinaire. Le chat Sirli*** est allongé près de moi, ses yeux semblent très rehaussés de khôl, son poil dansote (l'air est vif). Quand nous étions en rez-de-jardin, nous vivions avec les moineaux, les mésanges, les rouges-gorges, les geais. Les insectes. Nos chats étaient alors de terribles prédateurs. Quelques pies révoltaient Sirli quand elles chipaient quelques croquettes à la fenêtre. Depuis que nous sommes perchés en étages, corbeaux, pigeons et pies composent notre gent ailée. Sirli les craint, se terre sous le canapé. Observe parfois le coq, les poules en contrebas. Quelques hirondelles filent au loin dans le ciel bleu pâle. Ci-dessous, mon masque cage d'oiseaux, fait dans le projet Students with masks.

À la question : Combien de fenêtres sont devant nous, penses-tu ? Tu me réponds : Oh, facilement six cents.
Très tôt, nous en avons remarqué une, Lynchienne : sa lumière, certaines nuits, tressaute follement, sans arrêt, comme nous faisant de l'œil, comme dans
Parasite, mais ce braille est incompréhensible.
D'autres fenêtres ont leurs vélos clivés sur des balcons étriqués.
Au petit-déjeuner, peu sont encore allumées. Tout le monde est déjà parti travailler, quand nous, nous étalons notre houmous sur notre pain grillé, en sondant l'horizon, un peu flou.
Dans notre environnement gentrifié.
*Pour la recette :
mélanger trois gousses d'ail hachées à une grosse cuillère à soupe de gochujang + 4 cuillères à soupe de soja + une lampée d'huile de sésame. Placer les tteokbokki dans une poêle, les recouvrir d'eau, et diluer la préparation ail etc. dans cette eau. Faire cuire à feu moyen en mélangeant de temps à autre. A côté, faire cuire des oeufs durs, les écaler et les noyer enfin dans la cuisson des tteokbokki. Consommer ce plat brûlant.
** 3 suffisent pour parfumer une omelette, ce n'est pas la ruine.
*** Sirli : nom donné à une variété d'alouette