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30 mars 2026
La mémoire sans les photos
Hier, durant une heure, au téléphone, j'ai musé dans les chemins vicinaux de mon passé, là où ma mère avait grandi dans les années 1950. Là où ses parents s'étaient finalement établis à la retraite. Là où mon frère et moi avons passé l'essentiel de nos vacances. Mes parents s'étaient décidés à parcourir la trentaine de kilomètres qui les séparent de ce village, au motif de repeindre le numéro de concession de leur future sépulture, effacé par le temps. Soit. Ma mère avait ensuite exprimé l'envie de revenir à l'écluse, où elle avait passé bien des moments dans son enfance. Sans Google Earth cette fois - un de mes outils web préférés - j'ai traversé le bourg, je suis descendue vers le lavoir en empruntant la rue de la frairie. Ce n'était plus la balade familiale et joyeusement désordonnée d'autrefois, mais le cheminement de mes deux parents, aidés de leurs cannes, courbés par le temps, exposés au soleil direct de mars. En écoutant ma mère, je revoyais chaque maison, ré-entendais les couinements d'un chien battu non loin, et notre révolte vaine d'alors revint. M'apparut alors le fameux champ fleuri de pentecôtes dont ma mère rêvait qu'il accueille un jour sa maison. Lui évoquant cette anecdote, elle me contredit aussi vite : "Ce champ ? Moi ? Une maison ? Pas du tout ! Je disais que j'aimerais qu'on y répande un jour mes cendres !". Dernière nouvelle, mais bon, depuis son salut d'un AVC hémorragique, quelques souvenirs ont été inondés et perdus. Ce qui reste est d'autant plus précieux. Tout en cheminant vers l'écluse, nous évoquons son sentier en pente, plein d'embûches, parcouru autrefois à cette période de coucous, de stellaires, de pissenlits, de boutons d'or et de jacinthes. La dernière fois que j'y suis passée, il y a cinq ans environ, il était presque impraticable et n'aboutissait plus à l'écluse, comme empêché par la végétation folle de l'été. J'en avais été dépitée. Cette fois, mes parents ont su se frayer un passage et ont atteint le pont qui enjambe la Vonne. L'eau frappait sa pierre, l'éclaboussait. Tout cela me parlait si clairement, je m'attardais à cet endroit quand l'été s'étire, l'eau y est dormante, les nenuphars sont posés sur le sable. Libellules, lézards, éphémères. "Tout est construit, de l'autre côté de l'écluse ! On n'a pas pu remonter par l'autre côté ! Chaque jardin a son trampoline, c'est affreux". L'autre côté... C'était une montée lente, jacassante de poules effarées par notre passage, qui aboutissait à une clairière bordée de hauts châtaigniers. "La ferme des Manson ! nos futurs voisins au cimetière !". La suite de l'appel s'est échevelée en réminiscences interminables : les énormes rochers ronds tapissés de mousse qui bordent la rivière, sur lesquels mon cousin téméraire grimpait; les champignons rosés que nous cueillions certains matins brumeux dans les champs qui y convergeaient...
Quelques heures auparavant, nous faisions des photos au sténopé du côté de la rue du Baigneur. Passant près du cimetière Saint-Vincent, nous y déposions le trépied. Une dame contemplait les frondaisons et nous parla sans tarder de son enfance en Tunisie. Elle grimpait dans les oliviers, les amandiers, comme celui-ci et mangeait les amandes quand elles sont toutes vertes. Elle évoqua les cimetières, qu'elle aime parcourir : "C'est apaisant". Les tombes tunisiennes sont toutes peintes en blanc, dénuées le plus souvent de végétation. Celle de son père, qui aimait autant qu'elle la nature ne l'est pas. Un arbre y est né. Il est bien haut aujourd'hui. L'émotion était dans ses yeux, elle s'en excusa, on se salua. Le Lapin agile fume juste derrière les murs du cimetière. Anouk Aimée y repose maintenant. Je dois développer la pellicule.
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