01 juin 2026

L'orange du henné

En 2000, sur la route de l'école, alors que nous étions tout juste arrivés dans l'ancienne ville, j'ai fait la connaissance d'une dame déjà âgée, qui gardait des bébés. Elle m'avait parlé dès qu'elle m'avait vue nantie d'un fixateur externe et de deux enfants de moins de cinq ans accrochés à mes béquilles. Tout de suite, un fil nous avait reliées. J'aimais son bon visage, sa chevelure blanche colorée au henné, voilée d'un foulard chamarré. Nous nous sommes croisées et saluées ainsi des années, le temps de la maternelle, de la primaire, pour trois générations. Un jour, elle m'a dit : "Je ne garde plus d'enfants, non, ça me fait trop de peine, je les aime comme les miens, et après, ils partent, non, ça me fait trop mal". Plusieurs années sont passées, et un jour, je l'ai revue, elle s'est accrochée vivement à mon bras et a déversé son chagrin : son plus jeune fils venait de périr dans un accident de voiture. La situation était poignante, on en souffrait l'insoutenable réalité. Du temps est encore passé, et il m'est arrivé de voir ma dame errer dans les allées du petit supermarché de quartier, passer tout près de moi sans me voir. Et puis, peu avant le déménagement, elle est réapparue. Elle m'a regardée, m'a reconnue, s'est exclamée, tout heureuse de me revoir. Embrassade. Elle a demandé comment allaient les enfants. "Oh vous savez, maintenant, ce sont des vieux". Ça l'a amusée, puis son rire s'est étouffé sous le poids d'une pensée. Nous nous sommes alors quittées simplement, d'un signe amical, comme si nous allions nous revoir.
J'ai connu à mon ancienne adresse des gens de toute sorte, dont certains devinrent des amis. Il y a eu plein de visages photographiés mentalement ou réellement, croisés sur le chemin de la gare, au supermarché, dans la salle d'attente du médecin, à l'école ou au lycée, dans la piscine ou à une expo, au marché... Mais il me reste au final, le souvenir ému de cette dame kabyle.

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