31 mai 2026
Des chats heureux
Le jardin prend des allures de toiles du Douanier Rousseau, où se prélassent à l'ombre deux panthères d'appartement.
Tout a pris du volume. La rose trémière, géante, dont nous parions la couleur des fleurs, la mauve de notre ancienne rue, dont nous avons tenté des graines. Les aromates, extravagants, notamment la menthe, dans laquelle la minette a fait son nid.
Bref, tout est verdoyant, plein de force.
De fait, je fais des thés à la menthe plus que d'habitude, des taboulés, des pestos, et les salades sont pleines de saveurs (merci l'hysope).
24 mai 2026
Le qi, Niepce et Moriyama
A cet instant, tes mains s'appliquent à se crisper, puis à se détendre, puis tu t'élances en avant comme le ferait un tigre. Répètes le mouvement plusieurs fois, regardes tes notes. Reprends. Ainsi, multiplies-tu les figures dans leurs moindres détails pour tes examens à venir. Tu suis le trajet des points d'acupuncture, tu en apprends les noms chinois. Cinq animaux, Huit pièces de brocart... Le qi gong t'a permis de résister au désarroi, d'endurer bon an mal an, il y a des années. Puis de te prendre au jeu, quand l'énergie a surgi, que tu as su la maîtriser, en ressentant tous les bienfaits. Décidément, la vie est étonnante.
A cet instant, je repense à l'expo consacrée à Daido Moriyama ouverte à la Fondation Cartier-Bresson, vue il y a quelques heures. Au-dessus de son lit, une reproduction de la première photo au monde, celle que Niepce a prise de chez lui (Point de vue du Gras).
Il l'a photographiée, à plusieurs reprises, sous plusieurs lumières, au Japon. Puis s'est déplacé à Saint-Loup-de-Varenne, pour photographier à son tour cette vue. Est allé jusqu'aux USA photographier la plaque de verre de cette image obsessionnelle.
Mais évoquer cette tocade pour Niepce serait réduire le travail du photographe. Ses images dites ratées, ses flous, ses décadrages efficaces. Ses autoportraits, magnifiques.
20 mai 2026
Du fond d'une boîte de thé, le Luxembourg
Fabriquer un sténopé est une expérience photographique amusante. On s'attache vite à cette boîte de thé vide, que l'on a trouée exprès avec une perceuse pour bijoux. On a posé un obturateur, un aimant, que l'on a fixé au scotch, avant que d'insérer le plan film 4x5. Ensuite, il convient d'expérimenter cette camera obscura dehors. Nous, c'était au Luxembourg, un soir de mai frisquet, entrecoupé d'abats d'eau.
Au travers d'un tout petit trou, une minute d'exposition suffit pour impressionner le film et rendre compte de la pluie, du sol détrempé, des arbres goutteleux. La lumière filoche. La deuxième prise est plus floue. Le bon bain de soleil d'arrière-plan n'est pas évident, le premier plan... embrumé : insatisfaction.
Le dernier film a été posé devant la fontaine Médicis, dont le fantôme semble planer. Marrant, l'eau est lisse, comme gelée, temps de pause.
J'ai hâte de recommencer l'expérience au plan film 4x5, qui permet d'avoir plus de détail que le sténopé déroulant une pellicule de 120. J'aime dans le sténopé les perspectives explosées, les valeurs de gris réduites, la trouée du ciel, l'aspect vieillot de l'ensemble, qui me fait rêver. Il y a plein de choses à apprendre encore de ces boîtes de thé.
Katcharpari, pour bande-son. Enrico Rava svp.
17 mai 2026
Chaâbi à l'eau de rose
Ce week-end, ceux qui sortirent du métro en milieu d'après-midi purent se sentir plus vivants que jamais. Un mariage oriental accompagné d'un orchestre traditionnel avait pris possession des lieux : des cordes, des bois, des percussions. De la joie pure, pour tous. En tête du cortège, la mariée dessinait de ses bras autant de vrilles de la vigne. Chaâbi ensorcelant. Impossible de rester de marbre, d'ailleurs, des gens étrangers à la noce se reliaient aux volutes de la jeune femme en dansant à leur tour. Une 404 rutilante, blanche, attendait au bout du chemin les mariés. Sur mon vélo, passant par là, j'ai tout bu jusqu'à la dernière goutte.
Je n'ai pas pris de photo, alors écoutez Alaoui de l'orchestre national de Barbès, par exemple, pour imaginer le reste. Là où je vis, les boucheries sont halal, les pâtisseries, orientales et le marché regorge de denrées introuvables là où je créchais avant, à six kilomètres. Entre les deux adresses, je préfère la nouvelle, ne serait-ce que pour son ciel, favorable à la croissance de la menthe, et à celle de l'hysope. Je vis dans un monde industriel en cours de disparition.
Il y a toujours des jardins ouvriers ici. Chaque parcelle y a son figuier. Ses rosiers. Son pied d'estragon. Sa vigne. J'adore me balader là.
Je me retrouve alors bien loin, dans un coin de campagne perdu.
On peut lire en plusieurs endroits de la ville des listes d'habitants, qui furent décimés ou déportés durant la Seconde Guerre mondiale. J'y recherche des noms croisés au cours de mes recherches mémorielles. Peut-être l'acte de photographier est-il à relier à cette nécessité de ne pas oublier.
15 mai 2026
Sirli, le modèle félin
Sirli est né quelque part vers Amiens, un matin d'avril. A eu le temps d'apprendre le B.A-BA du parfait chaton puis a été attrapé par la peau du coup et placé prestement dans une panière. Voyage entre deux poteaux gainés de bas de contention jusqu'à Madame Chen, une mère-chat des faubourgs parisiens. D'une boîte en osier, le chaton est passé à une cage étroite, empilée sur d'autres, toutes regroupées dans une véranda décorée de potiches bleues. Au travers de ses murs de verre strié, les frondaisons s'agitaient. La pluie battait. Caquètement des poules occasionnel, téléphone strident. Il y avait là en tout une dizaine de captifs en attente d'adoption. Trois matous matons de La Chen somnolaient, étalés à l'entresol. Bien placées haut, une perruche omnicolore et une tourterelle couleur de plomb, au chant rare, étaient arrivées ici blessées, puis gardées. Comme des lunes. La tournée des gamelles était régulière, attendue. Inoubliée. Dans l'attente de son tour, on pouvait observer La Chen abonder en pâtée, croquettes et câlineries. Parfois, des gens passaient et repartaient avec un chat. Les semaines passaient. Sirli, que l'on appelait encore Le Gris, comptait les absents, toisait les nouveaux. Se sentait à l'étroit dans sa geôle. Il changea ainsi trois fois de cage durant le printemps et l'été 2016. Quand j'ai fait sa connaissance, il s'évertuait à dézinguer le plancher de sa cellule. Son costume milleraies, son regard à la Jean-Pierre Léaud m'ont plu illico. Ce chat était parfait pour mes parents... Les mots fusèrent : Nous ne voulons pas de chat, nous sommes trop vieux, nous ne voulons pas de chat, nous allons mourir bientôt, nous ne voulons pas de chat, nous sommes trop vieux, nous ne voulons pas de chat (en revanche, le chat du voisin est bienvenu : ce n'est pas pareil). C'est ainsi que Le Gris est devenu Sirli, l'alouette familière des cruciverbistes. Son arrivée a été mal vue par Cocaïne. Il y a eu de la chique et du mollard, des kscchhh et du parquet rayé, puis les deux corps se sont resserrés aux heures frileuses et depuis, on se supporte, on joue, on se tire la bourre, on se tortille sur la terre sèche du jardin avec des airs zinzins, on poursuit ma tendresse, impérativement. Dans la fourrure de ces deux, tant de secrets. Et ainsi la vie passe.
13 mai 2026
Sténopés sur un banc
Nous nous sommes retrouvés à l'entrée du jardin, côté Boulevard Saint-Michel. Ma mémoire, sur le coup, n'a pas été décalquer ce jour de septembre, tiède et multicolore, traversé d'éclats de lumière, où tout semblait extrait d'une photo de Saul Leiter. Ni cet autre moment, antérieur d'ailleurs, détrempé, jaune. Sol irrégulier, bogues creuses, marrons en pagaille. Non. Nous sommes au printemps, un printemps tout neuf, où tout est à vivre. Le ciel lourd, chargé de pluie froide : telle était la toile de fond de la soirée qui rassemblait les étudiants en photographie autour du professeur, vêtu d'un K-Way fluorescent. Nous avons sorti nos sténopés, fabriqués quelques semaines avant à partir de boîtes de thé. Et chacun d'aller faire sa photo. Je n'ai pas tarder à quitter le Sénat, son bassin pour retrouver des allées moins accessibles.
J'avais en poche trois sténopés, déposés respectivement sur un banc, une corniche, une chaise.
Nous développerons ça dans quelques jours.
Pour l'heure, je dois semer au plus vite des graines de nigelle de Damas, dont le feuillage aéré me charme, les fleurs bijou me font rêver.
Côté musique, j'ai Casse-têtes d'Yves Montand... en tête, Rue Saint-Vincent de Patachou et Monsieur William, de Léo Ferré, par Philippe Léotard, car j'ai parlé chansons de crimes avec une copine musicienne. En première intention, car après vient Sorry Angel et Marilou repose sous la neige, de Gainsbourg. De toutes, Casse-têtes est ce soir ma préférence. Récemment, mon amie a chanté Le Miroir brisé, dans le cadre d'un festival Prévert. C'est si beau !
27 avril 2026
Où sont mes lunettes de cinéma ?
Hier matin, j'ai laissé tomber un sac plein dans une benne de recyclage textile. Il y avait dans ce lot un vieux duffle-coat. Il était proposé en deux coloris, autrefois, là où je l'avais trouvé : vert et rouge. Le choix fut facile. Avant de m'en séparer, hier, comme dans un ultime sursaut, j'ai songé qu'il m'allait encore. Il était élimé aux manches, certes. La doublure de satin frôlait la déchirure, mais seulement sur une couture. Pour le reste, son drap n'avait pas bougé. Sa forme restait parfaite pour contrer l'hiver sans grelotter. Pourtant, je l'ai roulé dans un sac plastique. Sans vérifier le contenu des poches, ni attarder mes mains dans son étoffe. J'ai juste pesé la place qu'il prenait dans la penderie au regard de l'usage que j'en avais. D'un trait sec, j'ai tiré sur le nom tissé qui le rattachait à mon histoire. Ce prénom, ce nom n'apporteraient rien à qui le trierait. A qui en pèserait la valeur et en déciderait la finalité.
Autrefois j'ai reçu un carnet rouge. Qui me l'a donné avait le même en vert. Je sais ce que j'ai écrit dans mon carnet. J'ignore ce qu'est devenu le carnet vert, s'il a été rempli de mots.
Dans mon portefeuille, j'ai glissé le nom tissé, qui raconte mes jeunes années.
Puisque ce lieu est celui d'un journal photographique, et que je n'ai aucune photo à montrer, je vais évoquer une de celles que je n'ai pas prises, et qui pourtant me revient souvent en tête.
Un gros bouquet de muguet vert est photographié en plan très serré, 6x6, sur un fond anthracite. L'image est forte : d'une part, le muguet est magnifique, ses fleurs à peine épanouies surgissent de l'arrière-plan. D'autre part, cet arrière-plan est un tissu synthétique, comme détrempé par la pluie, glacée.
J'y pense : il y a quelque part ici des lunettes à verres rouge et vert, qui permettent de voir des nanars en relief.
20 avril 2026
Trois minutes dans un jour
Ces matins, je passe par une rue longue, très ensoleillée. Ma silhouette m'y devance et s'y étire pleinement. Combien je m'amusais de cette ombre portée enfant, de ce corps déformé au sol, de la silmultanéité de mes gestes par terre, sur un muret, qu'importe. Tout au long de cette longue rue, le jeu reprend ; mon regard est aussi attiré par les gens croisés, embellis par la lumière directe. Kodachrome. Les rouges sont intenses, les blancs, éclatants. Je ferais sans doute mieux de veiller à ce qui peut surgir à droite, à gauche, exclusivement. Mais je ne puis résister à suivre l'ombre au sol comme à me faire des photos (comme on se fait des films). C'est pas mal fichu, une cervelle, tout de même, à pouvoir jouer le pilote automatique tout en s'étonnant de l'étirement d'une ombre, de la photogénie des passants. Mais voilà déjà la place bordée d'arbres, et l'ombre généralisée. Des voitures sortent de tout côté : fin du game.
Le soleil dans le dos, ça vous fait des échasses fabuleuses... pareilles à celles des Parisiennes de Kiraz, ces lianes stylées sexy dont les compagnons tout aussi longilignes avaient l'air idiot. J'ai dû lire ça dans Jours de France autrefois. Papier glacé froissé, salle d'attente, odeur de clou de girofle mêlée de tabac. Les couleurs des dessins étaient fines, tout en camaïeux. Leur humour m'échappait, comme celui des vieilles dames de Jacques Faizant, austères. Aujourd'hui, la férocité de ces dernières me plaît bien.
Côté musiques, j'aime bien ça.
19 avril 2026
La nature des jours
J'aime les feuilles de marronnier. Aux Tuileries, elles sont parfaites.
L'anis du jardin ! je pensais avoir tout défriché à l'automne, mais les graines m'avaient devancée... Alors des bouquets.
Le matin, je vais ébouriffer la menthe, juste pour le plaisir d'en avoir les mains odorantes. C'est ainsi que commencent les meilleurs jours.
Dans la rue, j'ai vu un Henri Rivière (lithographie de Montmartre et de religieuses) en vente, et tout près, une photo de Doisneau. L'accordéoniste a inspiré Emir Kusturica, qui la fait réapparaître dans Arizona Dream.
Hier, nous avons adoré Black Dog, dont l'action se passe en marge du désert de Gobi.
Le reste du temps, ce sont des essais de virage au thé, et c'est pas facile, je n'arrive pas à produire des résultats homogènes. Ça ne va pas du tout.
Autant perdre son regard dans ce ciel de feuilles, comme un kaléidoscope monochrome, aux oscillations sans hasard.
13 avril 2026
Lee Miller, lis Miller
L'expo consacrée à Lee Miller photographe comprend au moins cinq espaces, il faut bien compter plus d'une heure quinze minimum pour en faire le tour.
J'en suis sortie éblouie : les cadrages, la lumière, très maîtrisée.
L'étendue des sujets couverts.
Tout ce qu'elle a photographié de l'effondrement des villes durant la Seconde Guerre mondiale m'a scotchée : c'est de loin ma préférence. Je n'ai pas photographié l'expression d'effroi des visiteurs découvrant son travail à Dachau, puis chez Hitler. Pourtant ça aurait fait un beau portrait de groupe. De Lee Miller, je connaissais la beauté diaphane et les poses de garçonne. Non le sourire. J'ai découvert son inventivité, ses gravures de mode campées sur les gravats londoniens de 1941. Un visage à moitié dans l'ombre, révèle le chic d'un bibi, mais l'inquiétude.
Man Ray, Dora Maar, Nusch Eluard, Picasso... ils sont là, tout comme l'humour, auquel recourt Lee Miller quand elle immortalise Penrose, le visage ceint d'un foulard : le pauvre a les oreillons.
Des procédés photographiques sont expérimentés, sublimes : deux solarisations, des surimpressions aussi, dans la période la plus surréaliste de l'artiste, aux côtés de Man Ray.
Et ce n'est pas facile, de solariser ! Ce profil de Man Ray :
On sort du musée d'art moderne quelque peu ivre, admiratif. Entre nous, j'ai bien gobé des yeux le Rolleiflex de Lee Miller, tout nu dans sa vitrine. Je rêve d'un tel appareil depuis longtemps. Il me semble qu'avec pareil bijou, je multiplierais les images argentiques au détail fin, aux lumières soignées et que ce serait génial de se ruiner en film 120, de courir les rues avec Rollei, et le monde même (Athènes n'importe quand, Genève l'été, Naples en février, Ré hors saison, Eze par hasard...). Un peu comme quand je rêvais à douze ans d'avoir des rollers. Il me semblait que je roulerais sur les routes sans fin, infatigable, gracieuse, souple. Je n'en ai jamais porté, de rollers, mais me reste intact le souvenir de ce désir immense. La page du catalogue des Trois Suisses où on pouvait les admirer, nantis d'un éclaté jaune avec écrit dedans "150 francs".
On est le 13 avril, cela fait un mois que j'étais préoccupée. Un petit bout de moi était parti dans un laboratoire d'analyse à des centaines de kilomètres. La biopsie ne révèle rien d'anormal, je suis donc normalement en forme, pour mon âge, étant donné ma vie, ce qui fait battre mon cœur, ce qu'il écoute et regarde ou attend.
De fait, je vais relire quelques pages d'Henry Miller, dont la jovialité m'enchante ( ce soir, Le Colosse de Maroussi).
11 avril 2026
La vie matcha
Un appareil photo pendu au cou, et zou, me voici dehors, sur le vélo, à rejoindre le premier métro. Je croise sur le chemin la minette du quartier, une jolie tricolore pas snob.
Le crachin ne tarde pas, je revois mes projets, frissonne sous le cuir, baisse la visière de la casquette. Et me voilà quartier Saint-Anne, partie quérir deux thés matchas et un bubble-tea fraise. Dans le métro, je prends en photo une Chinoise en pleine conversation téléphonique. Un homme me toise d'un air soupçonneux, mon sourire ne tempère nullement sa sévérité. Je remonte à la surface du monde, enfourche mon vélo et file à toute allure jusqu'à la maison. Dix minutes plus tard, c'est bubble tea party.
Mes plantations se développent correctement. Les graines de mauve éparpillées dans le déménagement prennent. Les jacarandas athéniens ont l'air de vouloir continuer l'aventure. Dehors, la ville s'attendrit, tout verdit.
Pour la photo, on n'y est pas. C'est un samedi sans. Je dessine, comme on a soif. J'ai vu le documentaire consacré au prince ghanéen de Klimt il y a deux jours. Mon inconscient le reprend dans ce dessin de rien, car j'ai esquissé sans y penser des pousses de mauve en arrière-plan (procédé de Klimt). Le reste n'est qu'un de ces portraits faits rapido, en chantonnant Sanson.
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